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Le Gnosticisme.

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1 Le Gnosticisme. le Dim 6 Déc - 5:57

Abdel Sarkozy

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Le Gnosticisme.


  • Introduction


Le gnosticisme est un mouvement religieux présent particulièrement entre le IIe et le IVe siècle, qui fut dénoncé comme hérésie par l’Eglise officielle de l’époque et finit par disparaître complètement: les résurgences “modernes” se réclamant du gnosticisme tiennent plus de la récupération que d’une véritable continuité de cette tradition religieuse.
Jusqu’à récemment, les sources disponibles pour l’étude de ce gnosticisme étaient bien maigres: quelques écrits isolés, ainsi que les réfutations des premiers hérésiologues. Avec la découverte d’un nombre important de textes à Nag Hammadi en 1945, le champ des recherches possibles s’est durant ces dernières décennies passablement élargi. Les chercheurs ont néanmoins eu longtemps des difficultés à accéder à ces précieux documents, principalement pour des questions de rivalité scientifique tournant autour de l’exclusivité de la découverte et de son exploitation.
Une recherche sur les sources directes à disposition étant de trop grande envergure dans le cadre de ce travail, je me suis appuyée principalement sur des études générales concernant le gnosticisme. Cela n’a pas été sans poser de difficultés. D’une part, ce qu’on appelle gnosticisme est loin d’être un phénomène homogène. D’autre part, les opinions des différents auteurs sont souvent divergentes sur nombre de points. Ces divergences, ainsi que les difficultés mentionnées plus haut au sujet des sources, laissent entendre que la recherche sur le gnosticisme est loin d’être close.
Ce travail ne prétend pas offrir un panorama de la pensée gnostique, ni une présentation approfondie d’une école particulière, ou encore ce qui serait les “caractéristiques minimales” du gnosticisme. J’ai choisi au contraire d’exposer d’abord quelques éléments qui me semblent être significatifs, sans entrer dans les problématiques internes aux doctrines gnostiques, afin de soulever ensuite la question du statut que l’on peut donner au gnosticisme face au christianisme. Je terminerai par quelques considérations sur les rapports entre “hérésie” et “orthodoxie”, notamment en ce qui concerne la constitution de cette dernière.

Préliminaires

  • Gnose et Gnosticisme

Gnose, gnostiques, et gnosticisme sont des termes utilisés souvent abusivement et dont le référent tend à être peu clair. Me basant sur les distinctions établies lors du congrès de Messine (1996), j’utiliserai gnose et gnosticisme dans le sens détaillé ci-dessous.

  • Gnose

Le mot gnose signifie littéralement connaissance. L’idée d’une libération par la connaissance absolue n’est pas spécifiquement chrétienne. On la trouve par exemple de façon prononcée en Inde dans le bouddhisme, également dans certains yogas. On peut citer encore la kabbale, les mystères, ainsi que toutes les traditions de type initiatique, auxquelles on peut ajouter (sans être encore exhaustif) le platonisme et le néoplatonisme.

Je réserverai donc le terme gnose à cette connaissance salvatrice.

Dans ce sens l’idée de gnose, comme connaissance de la véritable origine et de la véritable destinée de l’âme, est présente dans le christianisme orthodoxe, en tant qu’une composante possible du salut. On la trouve chez Clément d’Alexandrie et Origène notamment (et après eux Evagre du Pont, Denys l’Aréopagite, Maxime le Confesseur).
Bien que la fonction de cette gnose soit comparable dans différentes traditions, son contenu n’est pas constant.

  • Gnosticisme

La gnose, nous l’avons vu, n’est pas limitée à un contexte historique et culturel particulier. L’appellation gnosticisme, par contre, fait référence à un mouvement religieux particulier: “l’ensemble des sectes ou des écoles qui, durant les premiers siècles du christianisme, ont eu en commun une certaine conception de la “gnose”, qui fut rejetée par l’Eglise chrétienne orthodoxe”.

Sources

En raison du rejet du gnosticisme par l’Eglise orthodoxe, une grande partie de sa littérature a disparu. Certains écrits nous sont néanmoins parvenus, et les comptes-rendus des premiers hérésiologues peuvent nous apporter des indications précieuses.

  • Sources primaires — Nag Hammadi

Un nombre très important de manuscrits coptes a été découvert en 1945 près de Nag Hammadi, en Egypte, et sont conservés au musée du Caire. Avant cela, au XVIIIe et au XIXe siècle, d’autres manuscrits coptes avaient cependant été mis à jour. Ils sont conservés à Londres, Oxford, et Berlin. Tous sont des traductions d’originaux grecs.
Ces écrits, de genres littéraires variés, sont relativement hermétiques et donnent principalement des indications sur la mythologie gnostique. Ils ne nous informent pratiquement pas sur les rituels ou le mode de vie des membres de la communauté. Malgré leur cohérence, ils ne forment pas un tout parfaitement homogène, indiquant par là l’existence de plusieurs écoles ou tendances au sein du gnosticisme. Certains des textes (comme L’Acte de Pierre, ou Les Enseignements de Silvain) semblent même n’avoir rien de “gnostique”, alors que d’autres ne montrent que très peu (voire pas) d’influence chrétienne.

  • Sources secondaires

Les Pères de l’Eglise ont abondamment écrit concernant le gnosticisme afin de le réfuter. Ils donnent nombre de détails sur les chefs d’école gnostiques et les systèmes que ceux-ci proposaient. On trouve également dans leurs écrits des extraits de textes gnostiques. Il faut citer parmi ces hérésiologues tout d’abord Irénée de Lyon (IIe siècle), puis Tertullien, Hippolyte de Rome (auteur présumé de la Réfutation de toutes les hérésies), Origène et Clément d’Alexandrie (IIIe siècle), ainsi qu’Epiphane de Salamine et Saint-Augustin (IVe siècle). Ajoutons à ceux-ci Plotin (IIIe siècle), qui a écrit lui aussi une réfutation du gnosticisme.
Les paroles des détracteurs sont à prendre avec prudence, leur objectif principal n’étant pas de faire un compte-rendu “exact” du gnosticisme, mais de décourager quiconque de l’approcher en montrant qu’il est dans l’erreur. Toutefois, par recoupement avec les sources premières à notre disposition, il est possible d’évaluer avec quelle certitude on peut se fier à leurs exposés. Les avis semblent néanmoins partagés à ce sujet.
Certaines sectes, présentant des similarités avec le gnosticisme et ayant survécu plus longtemps que lui, peuvent également nous fournir des informations (le manichéisme, le mandéisme…).

Aperçus sur le Gnosticisme

Les auteurs sur lesquels je me suis basée accordent au gnosticisme des origines variées. L’éclairage qu’ils choisissent varie donc en conséquence, suivant les aspects qu’ils veulent mettre en lumière. Malgré la volonté de chacun d’approcher les phénomènes religieux de façon “objective”, on ne dira pas la même chose du gnosticisme si on le considère comme une déviance de l’enseignement du Christ, une religion d’origine non-chrétienne mais contaminée par celui-ci, ou encore un des “possibles” du christianisme.
Après une présentation des suggestions faites quant ses origines, je m’arrêterai brièvement sur les personnages qui ont contribué à faire surgir les idées phares du gnosticisme ou qui ont été les représentants des écoles les plus importantes. Je mettrai ensuite l’accent sur certains points qui me paraissent représentatifs de la pensée gnostique, même s’ils ne sont pas acceptés unanimement par tous ceux que l’on appelle ainsi.

  • Origine du Gnosticisme

Comme nous l’avons vu, l’idée de gnose n’est pas spécifiquement chrétienne. Il paraîtrait donc légitime de se demander si le gnosticisme chrétien n’a pas son origine dans une tradition antérieure qui aurait subi une christianisation. Cette hypothèse, bien que sujette à controverse (le gnosticisme a été rattaché à des sources aussi diverses que l’Egypte, Babylone, l’Iran, les mystères, la philosophie grecque, l’ésotérisme judaïque, et l’Inde), et à confusion (entre gnose préchrétienne et gnose non chrétienne), permet néanmoins de se libérer de la perspective hérésiologique, c’est-à -dire de considérer le gnosticisme autrement que comme le fruit d’une réflexion pervertie sur les données chrétiennes.
R. Kuntzmann et J.-D. Dubois relèvent trois hypothèses principales en ce qui concerne l’origine du gnosticisme. La première consiste à attribuer l’apparition du gnosticisme à une hellénisation du christianisme (A. von Harnack). Une autre tendance comprend le gnosticisme comme un retour aux sources orientales du christianisme, ou comme un type de syncrétisme oriental. La dernière considère le gnosticisme comme ayant ses racines dans la culture juive.

Figures Principales

Une grande partie des textes gnostiques qui nous sont parvenus sont anonymes. Cet anonymat peut être expliqué d’une part par la peur des persécutions, d’autre part par un procédé littéraire courant dans l’antiquité, qui consiste à s’abriter derrière une autorité religieuse du passé, conférant ainsi à son propre texte le poids d’un lien avec la tradition.

A côté de ces textes de première main dont nous ne connaissons pas toujours les auteurs, les noms et idées de certains chefs d’école importants nous sont parvenus à travers les réfutations des Pères de l’Eglise.

Voici une brève présentation de ceux qui ont marqué l’histoire du gnosticisme chrétien.

  • Simon le Magicien

Regardé par Irénée comme le père de toute hérésie, Simon le Magicien, originaire de Samarie, était un contemporain des apôtres. Il est malaisé de faire la part de la légende et de la réalité en ce qui le concerne. Il considérait qu’il était lui-même le Messie. D’après Jonas son message est indépendant du christianisme, n’étant pas différent de celui des pseudo-messies qui pullulaient en Phénicie et en Palestine durant le IIe siècle.

Bien qu’il ne semble se rattacher que partiellement au christianisme, Simon est systématiquement mentionné comme un des premiers gnostiques “chrétiens”.

  • Ménandre

Ménandre, disciple de Simon, se présentait comme celui qui venait sauver les âmes emprisonnées dans le monde. Il proclamait l’absolue transcendance de la divinité face au monde.

  • Saturnin

Saturnin fonde à Antioche une école dans laquelle il enseigne que sept anges ont créé le monde, et façonné l’homme après avoir vu l’image de Dieu. Ce dernier, ayant pris en pitié l’ouvrage imparfait des anges, qui est incapable de tenir debout, lui envoie une étincelle de vie: l’Esprit. C’est cet Esprit qui, à la mort, regagne sa demeure céleste. Les traits principaux du mythe gnostique sont ainsi en place.

  • Basilide

Fondateur d’une école à Alexandrie, Basilide fut actif entre 120 et 150 environ. On peut relever son pessimisme en ce qui concerne l’âme humaine, souillée par le péché et subissant une sanction qui n’est que la juste rétribution de ses fautes. Ce pessimisme est également cosmique, Dieu étant infiniment distant du monde. Celui-ci est l’émanation la plus éloignée de la perfection divine. Basilide nie l’incarnation proprement dite du Christ, l’homme ayant souffert sur la croix étant Simon de Cyrène. Il nie également la résurrection du corps, celui-ci étant totalement corrompu. Par contre l’âme d’un petit nombre d’élus pourra rejoindre la source divine, trompant les Archontes (qui sont les créateurs du monde) par des paroles magiques et des mots de passe secrets.

  • Valentin

Poète, théologien, philosophe, Valentin (né aux alentours de l’an 100) est une des grandes figures du gnosticisme. Son école propose un mythe émanationniste (figurant les éons nommés Abysse, Silence, Christ, Logos…). L’accent est mis sur la dualité plutôt que dualisme: Dieu lui-même est l’unité transcendante de la dyade primordiale, et le couple Christ-Sophia, momentanément séparé, sera finalement réuni (d’ou l’importance de la symbolique du mariage mystique entre l’Ego et le Soi, ainsi que la valorisation de la sexualité et du mariage pour les pneumatiques, qui étaient capable de les expérimenter en tant que mystère et sacrement — et non uniquement comme satisfaction de la libido). La pensée de Valentin est développée et étudiée par la suite dans deux écoles.

ECOLE OCCIDENTALE
Les chefs de file de l’école occidentale sont Ptolémée et Héracléon. La doctrine du premier est à la base de l’oeuvre d’Irénée contre les gnostiques. Les écrits de Ptolémée qui nous sont parvenus portent sur différents passages de l’Ancien Testament. Quant à Héracléon, il nous a légué un long commentaire de l’Evangile de Jean; il a également écrit au sujet de la distinction entre le Dieu inconnu et le dieu créateur, et à propos de la division de l’humanité en trois classes: hyliques, psychiques, pneumatiques.

ECOLE ORIENTALE
L’école orientale nous est moins connue. Elle est représenté par Théodote et Marc le Mage. Ce dernier fit de nombreux prosélytes, proposant un système alliant théorie et pratique cultuelle, mettant l’accent sur l’importance des sacrements.

  • Particularités


J’ai réuni ici quelques traits saillants de la pensée gnostique. Loin de couvrir tout le champ du gnosticisme, je me suis limitée dans un premier temps à la présentation d’une version du mythe de Sophia, élément central pour la majorité (si ce n’est la totalité) des écoles gnostiques. Dans un deuxième temps je me suis arrêtée sur la question du dualisme et de ses conséquences sur la vision du monde du gnostique.

  • Mythes

Les gnostiques se sont distingués par leur réinterprétation de la Genèse, particulièrement des chapitres I-IV (mythe de création et chute). Il existe plusieurs versions du mythe cosmogonique d’émanation, variantes dans lesquelles on retrouve nombre d’éléments communs.

C’est finalement à partir de ces mythes que les doctrines se développent, puisque ceux-ci répondent aux questions fondamentales que Théodote a formulées ainsi:
Qui étions-nous? Que sommes-nous devenus?
Où étions-nous? Où avons-nous été jetés?
Vers quel but nous hâtons-nous? D’où sommes-nous rachetés?
Qu’est-ce que la génération? Et la régénération?
La réponse à ces questions est justement le contenu de la gnose. Voici donc un exemple de ce que peuvent être de telles cosmogonies. Vu la complexité du processus d’émanation, je ne m’attacherai pas à l’expliciter dans les détails, mais plutôt à en donner une idée générale afin d’éclaircir les implications qui seront développées plus loin.

  • APOCRYPHE DE JEAN

Le système présenté dans l’Apocryphe de Jean est proche de celui des Valentiniens, dont on connaît plusieurs variantes.
L’Apocryphe de Jean présente la divinité selon un schéma classique chez les gnostiques. Préexistant de tous les temps, il y a dans les hauteurs invisibles et innommables un Eon parfait, l’Etre sans mélange, Premier Principe radicalement transcendant et ineffable. De cet être dérivent des éons, émanations divines fonctionnant par couples.
Le premier éon produit, réplication spontanée du Principe par réflexion dans sa propre lumière qui l’entoure, est appelé Barbélo. De ce premier couple émanent deux autres éons, formant ainsi une Tétrade. Quatre émanations supplémentaires complètent l’Ogdoade. L’Ogdoade produit ensuite des émanations à la gloire du Père, complétant le Plérôme qui compte finalement trente éons.
Le dernier éon produit, Sophia, est à l’origine d’une chute précosmique relativement complexe. L’essentiel en est que Sophia développe une passion pour le Père, qui résulte en la production d’un avorton difforme qu’elle pousse hors du Plérôme: Yaldabaoth, le Premier Archonte.
Avec les sept Archontes dont il s’entoure, produits comme lui de l’ignorance, ce Démiurge (identifié au Dieu de l’Ancien Testament) crée l’homme psychique, d’après un reflet du Père dans les eaux. Mais cet homme psychique est incapable de se mouvoir. Le Christ (né de Barbélo lors de la constitution du Plérôme, après qu’elle a intensément contemplé le Père) suggère à Yaldabaoth de souffler sur l’homme, ce qui l’anime: ainsi naît le pneumatique. En soufflant de son Esprit, Yaldabaoth se vide de la puissance que sa mère lui avait légué par ignorance et le transmet à l’homme.
Réalisant que leur création les dépasse en connaissance, les Archontes précipitent l’homme au plus profond de la matière. Là le Père intervient, donnant à l’homme “Vie”, qui se cache au fond de lui et l’illumine sur l’origine de sa déficience, lui montrant le chemin de l’élévation. En guise de représailles les Archontes emprisonnent l’homme dans un corps de matière; il est ensuite placé dans le Paradis. L’Apocryphe de Jean continue avec une relecture de la chute d’Adam et Eve.

  • Traits caractéristiques

Une des caractéristiques marquantes du gnosticisme est le dualisme — peut-être vaudrait-il mieux dire “dualité”. En effet cette dualité, bien qu’omniprésente pour l’homme dans le monde, disparaît complètement lors de la réunion avec le Plérôme, qui est fondamentalement Un. Ce principe de dualité trouve plusieurs expressions dans la doctrine gnostique.

  • THÉOLOGIE

La relation de Dieu avec le monde est caractérisée par un dualisme radical. Ce dernier est créé et gouverné par des puissances ignorant le vrai Dieu. La connaissance du vrai Dieu nécessite une révélation surnaturelle, une illumination. Dieu ne peut ainsi être exprimé autrement qu’en termes négatifs.

  • COSMOLOGIE

Le système cosmologique gnostique est vaste, multipliant les structures de l’univers afin d’exprimer le degré de séparation de l’homme et de Dieu. Le monde est gouverné par les Archontes, appelés souvent des noms donnés à Dieu dans l’Ancien Testament. Le Démiurge, créateur du monde, est le Premier Archonte.

  • ANTHROPOLOGIE

L’homme est corps, âme, et esprit; mondain et extra-mondain en dernière instance, le corps comme l’âme étant produits par les Archontes. Seul l’esprit est une portion de substance divine qui est tombée dans le monde. En cela l’homme est tout à fait étranger à ce monde.

  • ESCHATOLOGIE

Nous venons de voir que l’esprit est aussi étranger au monde que l’est le Dieu transcendant. Il s’agit donc de libérer l’homme intérieur du monde auquel il est enchaîné. Pour cela il doit connaître le Dieu transcendant ainsi que lui-même, son origine divine ainsi que sa situation présente, et également la nature du monde qui détermine la situation. Les réponses lui sont cachées puisque l’ignorance est l’essence même de l’existence mondaine (d’où la nécessité de la révélation). Cette ignorance est active, comme l’indique la métaphore de l’ivresse — elle n’est donc pas la simple absence de connaissance.
Le Sauveur vient éveiller l’esprit ensommeillé et lui apporter la gnose, qui comprend des éléments de connaissance théorique ainsi que pratique, pour que l’esprit du mort puisse déjouer la surveillance des Archontes afin de se réunifier à la substance divine (cette perspective s’apparente à une mystique). Le but de cette opération est de restaurer l’unité divine, qui a été mise à mal par la perte de fragments. Ces fragments dispersés impliquent la divinité dans le monde. Chaque “illumination” individuelle est donc un pas de plus vers la réunion totale de toutes les étincelles divines perdues dans la création.
Dans le gnosticisme, c’est donc la création du monde qui sert le salut, et non l’inverse. La chute précosmique ne peut trouver sa résolution qu’en résolvant le problème de la création. Le salut est rendu nécessaire par la vraie passion qui est celle de Sophia. La passion est donc élément de la chute en non pas salut.

  • MORALE

Les pneumatiques sont possesseurs de la gnose et donc sauvés par nature. Cela implique un mépris pour les choses du monde, pouvant donc conduire à l’ascétisme tout comme à la luxure. La Loi et la morale commune ne s’appliquent pas au pneumatique, puisqu’elles ne concernent que le corps et l’âme, régime dont il est libéré.

  • FIGURE DU CHRIST

On constate dans le gnosticisme une forte tendance à spiritualiser le Christ. Conçu comme une émanation du Plérôme, il n’a rien à voir avec ce monde, si ce n’est qu’il a pris l’apparence d’un homme afin d’apporter son enseignement. Dans cet ordre d’idées on nie la réalité de l’incarnation et de la croix (docétisme), le Christ ayant été remplacé sur celle-ci par Simon de Cyrène, auquel il aura donné son apparence afin de tromper les Archontes.
Les gnostiques se réclament d’un enseignement ésotérique, le christianisme “officiel” étant le message destiné aux masses, aux hommes hyliques et psychiques. Le gnosticisme est ainsi la tradition initiatique d’un enseignement secret transmis par Jésus à un tout petit nombre de ses disciples (et qui ne sont pas forcément parmi les douze apôtres).

  • REFUS DE L’AUTORITÉ ECCLÉSIALE

L’enseignement gnostique se situant au-delà du christianisme de l’Eglise, il est évident que celui-ci ne pourra reconnaître à cette dernière aucune autorité. De par la nature de la réalisation de la gnose, l’expérience personnelle subjective prime sur toute affirmation dogmatique venant de l’extérieur.

Discussion

  • Gnosticisme et Christianisme

Ayant mis en place quelques éléments concernant le gnosticisme, nous avons pu voir apparaître nombre de croyances étrangères au christianisme que nous connaissons. Ces croyances “hérétiques” ont eu pour conséquence la condamnation du gnosticisme par les Pères de l’Eglise. Néanmoins ces gnostiques se disent chrétiens. Que faut-il donc penser du rapport entre christianisme et gnosticisme? Le gnosticisme est-il une religion distincte qui a subi une christianisation, ou bien une “hérésie”, un des “possibles” du christianisme, voire le véritable enseignement du Christ? Le gnosticisme fait-il partie du christianisme?
Pour autant que je puisse en juger, s’il est clair que l’on ne peut se contenter de considérer le gnosticisme uniquement comme un rejeton mal formé du christianisme, ces questions restent encore largement ouvertes. Peut-être est-ce dû aux problèmes que j’ai soulevés plus haut concernant nos sources de connaissance pour le gnosticisme. Je ne vais pas tenter d’apporter une réponse à ces interrogations, mais plutôt examiner quelques problèmes qu’elles soulèvent.
A mon sens la problématique de l’appartenance du gnosticisme au christianisme est relativement stérile. En effet, du point de vue de l’Eglise orthodoxe le gnosticisme est une hérésie, et donc une déviance, une mésinterprétation du message chrétien. Du point de vue de ses adhérants, le gnosticisme est le christianisme “vrai” réservé à une élite. En dehors de cela, l’inclusion ou non du gnosticisme dans le christianisme dépend dans une grande mesure des critères que l’on retiendra pour parler de christianisme.
Plus que le problème de savoir si le gnosticisme fait partie ou non du christianisme, la question des caractéristiques de ce christianisme me paraît par contre mériter qu’on s’y arrête. En effet, une religion n’est jamais parfaitement homogène, ni au cours d’une même époque, ni à travers l’histoire. De plus, elle est en perpétuelle interaction avec ce qui l’entoure, y compris les courants religieux voisins. On peut certes décider arbitrairement de ce que l’on inclura ou non dans notre conception de telle ou telle religion. Mais cette façon de faire me paraît peu productive. Car dans la mesure où une religion donnée n’est pas un phénomène rigoureusement délimité, une construction “étanche” risque fort d’en dire plus sur elle-même que sur la réalité du religieux dont elle est censée rendre compte.
Pour en revenir à la question de l’appartenance ou non du gnosticisme au christianisme, sa réponse importe comme je l’ai déjà dit plus haut bien moins que les problèmes qu’elle soulève. A la lumière de ce qui précède, les termes gnosticisme et christianisme peuvent déjà donner lieu à discussion. Cela d’autant plus que le christianisme des premiers siècles est multiforme, et que le gnosticisme reste encore assez difficile à cerner. On pourraient régler le problème de leur rapport de façon arbitraire. Il me paraît cependant plus fructueux de considérer leur interaction et influence mutuelle: elle a abouti d’une part à une prise de position claire de la part d’une Eglise en voie d’institutionnalisation et à la nécessité pour elle de se déterminer, et d’autre part à la stigmatisation de certaines communautés et de leurs idées comme hérétiques.

  • Hérésie et Orthodoxie

Dans la relation entre gnosticisme et christianisme, le problème du rôle de l’hérésie dans la constitution de l’orthodoxie me paraît capital, car il offre une possibilité de repenser les bases du christianisme que nous connaissons. En effet, l’orthodoxie se définit par rapport à l’hérésie, puisque celle-ci est une déviance de la foi véritable. Taxer une croyance d’hérésie, c’est en même temps dire ce qui est orthodoxe.
Dans le cas du gnosticisme, il s’est trouvé des écoles pour accuser en retour l’Eglise officielle d’hérésie. Qu’est-ce qui a donc permis à l’Eglise d’évincer le gnosticisme?
L’Eglise disait asseoir son autorité sur la succession apostolique. Le gnosticisme tirait également son autorité d’une succession rattachée aux apôtres. Extérieurement, rien ne permet d’affirmer que l’une ou l’autre communauté soit plus fidèle à l’enseignement du Christ. On pourrait invoquer les multiples influences “non chrétiennes” qui ont contribué à façonner le gnosticisme pour discréditer celui-ci, mais cela ne change au fond rien au problème: le christianisme, s’inscrivant profondément dans l’histoire et la culture, charrie certainement lui aussi des éléments que l’on pourrait tenter de rattacher à une origine “non chrétienne”.
D’après E. Pagels, le gnosticisme représentait une menace pour l’Eglise qui commençait à s’institutionnaliser. Il mettait directement en cause son autorité dans la mesure ou quiconque, ayant “vu Dieu” dans une révélation intérieure, peut s’affirmer d’une autorité égale (voire supérieure) à celle des Douze. L’enjeu dans le combat contre le gnosticisme serait donc avant tout la détention de l’autorité spirituelle.
Un autre sujet d’intérêt lié à la question de l’hérésie est celui de la constitution du canon. En effet, la découverte de textes comme ceux de Nag Hammadi montre bien que le canon officiel est en fait une sélection de certains écrits parmi d’autres. En outre, si une partie des textes de Nag Hammadi ont un contenu radicalement hétérodoxe, d’autres pourraient très bien figurer dans le canon orthodoxe sans en altérer grandement les idées. Sans aller jusqu’à attribuer la constitution du corpus biblique actuel à un acte arbitraire, on peut affirmer que sa relativité se trouve mise en lumière. Le christianisme orthodoxe pourrait donc apparaître comme un “possible” parmi d’autres.

Conclusion
On pourrait avoir l’impression qu’il n’y a que très peu en commun au gnosticisme et au christianisme. Bien que se réclamant toutes deux de l’enseignement de Jésus-Christ, ces deux traditions s’opposent radicalement sur nombre de points, fondamentaux pour certains. On peut citer par exemple la résurrection de la chair et la passion du Christ, toutes deux niées par le gnostiques, ou encore la distinction chez ces derniers entre le Dieu créateur de l’Ancien Testament (le Démiurge) et le Dieu Père qu’annonce le Christ.
D’un autre côté, on est également contraint de regarder tout ce que ces deux traditions partagent, ne serait-ce qu’un certain nombre de textes. Le fait est en tous cas que le gnosticisme était assez proche du christianisme pour le menacer et provoquer un véritable festival de réactions de la part de l’Eglise chrétienne orthodoxe. S’il avait été une religion toute autre, absolument non chrétienne, il est fort probable que les réactions n’auraient pas été aussi violentes.
L’examen assez sommaire du gnosticisme effectué ici a permis de soulever un certain nombre de problématiques plus générales, concernant le christianisme mais pouvant être élargies à d’autres religions.
Il y a tout d’abord celle de la pluralité de ce que l’on englobe dans une religion. Tant du côté du gnosticisme que du christianisme, on a affaire à des mouvements pluriels, qu’il faut éviter de délimiter de façon trop rigide. Ainsi la question de l’appartenance ou non du gnosticisme au christianisme ne doit pas forcément trouver de réponse. En apporter une reviendrait à mon avis d’une façon ou d’une autre à un cloisonnement artificiel. Je préfère considérer ces deux “religions” comme deux entités partiellement imbriquées l’une dans l’autre. Car s’il semble clair que le gnosticisme n’est pas un “produit” purement chrétien, il n’est pas non plus indépendant.
La seconde problématique rencontrée est celle de la constitution de l’orthodoxie par ses réactions face à ce qu’elle taxe d’hérésie. Il s’agit là en fait d’un cas particulier de la constitution de l’identité, qui ne peut se faire qu’en se confrontant à une altérité. On peut donc légitimement se demander pourquoi certaines doctrines sont rejetées de l’orthodoxie alors que d’autres sont acceptées. Est-ce dû à des contingences culturelles ou sociales? au hasard? à l’invulnérabilité de la Vérité, ou à une action divine? Cette question me paraît fondamentale (indépendamment de la réponse qu’on lui apportera), puisqu’elle interroge finalement toute religion constituée en l’incitant à envisager la relativité de sa propre forme.
Cette interrogation, qui se situe pour moi à la limite entre la science des religions et les convictions personnelles, invite à un décentrement de soi et à une ouverture plus grande à la différence — ouverture indispensable d’ailleurs à la constitution d’une identité propre.

Références

Encyclopaedia of religion, éd. M. Eliade, New York: Macmillan, 1987, article “gnosticism”

Encyclopédie Universalis, 1996, article “gnostiques”

Hutin (Serge), Les gnostiques, (Que sais-je? 808), Paris: PUF, 1970

Jonas (Hans), The Gnostic Religion, Londres: Routledge, 1963

Logan (Alistair H. B.), Gnostic Truth and Christian Heresy. A Study in the History of Gnosticism, Edinburgh: T&T Clark, 1996

Nag Hammadi: Evangile selon Thomas. Textes gnostiques aux origines du christianisme présentés par F. Kuntzmann et J.-D. Dubois (Supplément au Cahier Evangile, 58), Paris: Cerf, 1987

Pagels (Elaine), The Gnostic Gospels, Londres: Weidenfeld and Nicolson, 1979

Perkins (Pheme), Gnosticism and the New Testament, Minneapolis: Fortress Press, 1993

Scopello (Madeleine), Les gnostiques, Paris: Cerf, 1991

Tardieu (Michel), Dubois (Jean-Daniel), Introduction à la littérature gnostique, t. I: Collections retrouvées avant 1945, Paris: Cerf, 1986.

Source: climbtothestars.org .

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