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Travail sur la Onzieme These sur Feuerbach

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Abdel Sarkozy

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Un exercice de scolastique pure de Pierre Macherey sur les “Thèses” sur Feuerbach



Notes du DOZOPHILOSOPHIQUE.NETNE.NET :

Ce texte est une critique du philosophe Bernat-Winter de l'oeuvre de Pierre Macherey, Marx, Les thèses sur Feuerbach, surtout celle concernant la Onzième Thèse.


“La thèse 11 ne dit donc pas quelque chose de tout à fait nouveau, mais elle reprend dans des termes différents ce qui avait été énoncé auparavant. Il faudra naturellement apprécier la valeur exacte que prennent ces termes dans le contexte de la phrase qui les coordonne de manière à leur faire exprimer par leur réunion ce qui tient lui de message conclusif aux thèses sur Feuerbach dont il synthétise en quelque sorte les acquis. Mais, avant cela, il faut prêter attention à la construction de la phrase où ces termes se trouvent rassemblés, construction apparemment très simple, puisqu’elle repose sur un effet élémentaire de symétrie qui, en raison même de son excessive simplicité, soulève néanmoins de délicats problèmes de compréhension. La onzième thèse sur Feuerbach est bâtie sur la confrontation directe entre deux formules : “les philosophes ont seulement interprété le monde de diverses manières”, d’une part, et “ce qui compte, c’est de le transformer”, d’autre part. dans la rédaction originale de Marx, caractérisée par son écriture resserrée, abrupte, propre à des notes consignées à la hâte, dans l’impatience d’aller aussi directement que possible à l’essentiel, ces deux énoncés sont simplement accolés l’un à l’autre, sans autre forme de liaison ou de transition, ce qui, d’une certaine façon, rend explosif l’effet de sens produit par leur mise en vis-à-vis : cependant, le procédé de style très particulier, remarquable par sa frappante véhémence, produit par la juxtaposition frontale de ces deux énoncés, qui laisse au lecteur la charge de recoller les morceaux et de voir par lui-même comment les contenus de ces énoncés s’articulent entre eux, confère aussi à la phrase le caractère d’une énigme à déchiffrer, laissant par là même substituer un certain résidu d’obscurité” (1)
.

Ce qu’il faut entendre, au terme de cette fastidieuse analyse, c’est que la phrase de Marx, tout en disant ce qu’elle dit ne dit pas tout à fait ce qu’elle dit puisqu’elle ne peut pas dire tout ce qu’elle dit en le disant. On retrouve la notion d’énigme à mettre en relation avec l’extrait d’Althusser cité en introduction par Macherey : “Il faudra bien un jour rendre visible l’énigmatique de ces onze thèses faussement transparente”. En tant que “thèse” finale, la onzième concentre toute la quintessence de l’énigmatique que l’exégète se doit de faire apparaître. La rédaction de Marx est “caractérisée par son écriture resserrée, abrupte“. Marx lui-même, c’est tout le sens de son génie, est de l’avis de Macherey “impatient“. Il accole là où il aurait fallu, pour gagner en luminosité, une décompression. Que Engels introduise un “mais” et l’exégète pourra voir désormais dans cette phrase obscurément lumineuse “une structure ordinaire de contraste“. La philosophie d’un côté, la révolution de l’autre. Mais ce serait omettre la concordance entre la dixième et la onzième “thèse”. La dixième : “Le point de vue de l’ancien matérialisme, c’est la société civile, le point de vue du nouveau, la société humaine ou l’humanité sociale“. Ce qui donne en bonne scolastique : “Par là l’attention est attirée sur une particularité inverse de la rédaction de la thèse 11 : les deux énoncés qu’elle rassemble n’ont pas, eux, le même sujet ou des sujets corrélés directement entre eux.” Le “mais” ne s’impose pas en ce qui concerne la thèse 10, l’opposition entre l’ancien matérialisme et le nouveau allant de soi. L’analogie entre les deux thèses impose que l’on n’ajoute pas ce “mais” tout engelsien à la thèse 11. L’interprétation du monde, c’est l’ancien matérialisme, celui de Feuerbach, un matérialisme contemplatif. La transformation du monde, c’est le nouveau, réconciliation de l’opposition entre la théorie et la pratique. Conclusion de Macherey :
“Sans s’en rendre compte, c’est donc ce projet d’une philosophie de la praxis levant les contradictions dans lesquelles les philosophes sont restés enfermés, projet auquel Marx semble par-dessus tout attaché en 1845, qu’Engels risque de rayer d’un simple trait de plume, alors même que son intervention consiste à ajouter au texte de Marx un mot, un petit mot, le tout petit mot qui peut-être change tout, et, cette fois, pas nécessairement dans le sens qu’il faudrait“.
Un petit mot qui change tout ? Faut-il entendre que l’intervention théorique de Macherey réouvre la possibilité d’une “philosophie de la praxis” qui sans cela aurait pu disparaître ? Difficile de trouver meilleur exemple pour illustrer le fétichisme théorique qui éloigne définitivement la critique de toute efficience pratique. Aveugle quant à la situation de son propre texte, Macherey confirme par l’exégèse la pertinence pratique-critique du texte de Marx en tant que piège pour toute forme de scolastique théoricienne. Peu importe le monde, un petit mot peut tout changer !
La seule question que Macherey aurait dû se poser, mais qu’il ne se pose pas pour ne jamais quitter le canotage herméneutique, est la suivante : ne suis-je pas en train de faire exactement ce qu’une philosophie de la praxis ne peut pas être, à savoir un souci obsessionnel d’interpréter l’interprétation dans le seul but de rendre le texte à une soi-disant luminosité non apparente. Réfléchissant la différence nominale, Macherey se garde bien de revenir à la “réalité effective”, à savoir la situation pratique pour notre réalité du texte de Marx (ou du commentaire de Macherey). Il écrit pourtant : “Ainsi le “monde”, que les philosophes se proposent d’interpréter, ce n’est jamais qu’un succédané de la réalité effective, un substitut appauvri de celle-ci, un état figé de son développement abusivement élevé au rang de représentant définitif de sa nature essentielle”. Il suffit simplement de substituer au terme “monde”, les “thèses” sur Feuerbach et l’on obtient une description exacte de la situation du texte de Macherey. Encore mieux, toujours de Macherey : “Et l’interprétation est précisément l’opération qui donne un air de légitimité à cette entreprise de récupération en lui prêtant les apparences de la systématicité“. Il faut être définitivement abstrait pour se marcher dessus sans sentir la moindre douleur.
A aucun moment, Macherey n’envisage la situation pratique du texte de Marx, se nourrissant de sa maîtrise conceptuelle. Son texte pourrait être écrit en 1950 et cela ne changerait rien à son contenu. Prenant le texte de Marx comme celui de Spinoza, à la différence très sensible que le premier ne pense pas sous couvert d’éternité, Macherey réalise en pratique le parfait contresens. Capable d’envisager théoriquement la différence entre matérialisme-idéalisme et philosophie de la praxis, il est incapable d’en saisir l’incidence pratique et retombe par sa pratique de la philosophie dans cette scolastique pure décrite par Marx dans la deuxième thèse sur Feuerbach. Marx ajoute : “C’est dans la praxis que l’homme doit faire la preuve de la vérité, c’est-à-dire de l’effectivité et puissance, naturalité immanente de sa pensée“. Du point de vue de la praxis, le texte de Macherey est ineffectif et impuissant. Il illustre, parmi bon nombre de productions semblables, que la réalisation pratique de la philosophie, réalisation qui sera aussi son dépassement, est toujours à faire. Je laisse à Pierre Macherey le mot de sa fin : “cette pensée concrète que Marx appelle critique pour la distinguer de la philosophie spéculative“. Je souligne.

(1) Pierre Macherey, Les “Thèses” sur Feuerbach, Editions Amsterdam, Paris, 2008, pp. 223-224.

SOURCE : bernat.blog.lemonde.fr

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